Le cheval domestiqué.
Né, il y a 60 millions d’années, durant le Pliocène, sous la forme d’un gros lapin, Eohippus, l’équidé, a quitté le continent américain par Béring, la Sibérie et le Moyen-Orient et n’y est revenu que trois millions d’années plus tard avec les conquistadores espagnols, à partir de 1492. Il ne faudra que quelques années aux amérindiens pour réinventer l’équitation "à cru" après avoir repris, comme ils savaient le faire avec les bisons, les expériences des Solutréens, qui traquaient les chevaux sauvages en migration en Europe de l’Ouest dix-huit mille ans plus tôt.
Les milliers de squelettes accumulés au pied de la Roche de Solutré, en Bourgogne, témoignent que des hommes ne possédant pas d’armes pratiquaient des battues pour engager vers des précipices ou des bourbiers les hordes d’équidés apeurés dont la seule défense était la fuite.
C’est l’Homo Sapiens, plus intelligent, sorti des cavernes et capable de confectionner des armes qui captura les animaux vivants pour avoir un garde-manger sous la main et qui fera subir au cheval, dans les steppes Euro-Asiatiques, sa domestication primaire (maîtrise de l’apprivoisement, de la nourriture et de la reproduction) avant de lui faire investir la sphère religieuse. Le chasseur est ainsi devenu éleveur.
La domestication secondaire apportera l’utilisation des laitages pour la nourriture humaine, des crins pour les lainages et l’habillement et du travail pour compléter la main d’œuvre humaine. L’âne est sans doute l’équidé le plus ancien dans l’histoire de l’homme. C’était l’âne sauvage, apparu il y a au moins 6 000 ans, que les Egyptiens domestiquèrent d’abord pour le trait puis pour la monte. Le cheval tarpan, au nom ukrainien, est vraisemblablement le premier cheval domestiqué, 3 500 ans avant notre ère.
Stephen Budiansky, ancien rédacteur en chef de l'édition américaine de NATURE, a émis, en 2002, une nouvelle hypothèse pour la domestication des chevaux : en Europe orientale, un petit groupe d’équidés rescapés aurait assuré sa survie et celle de l’espèce en se servant sur les récoltes des fermes néolithiques. Ce n'est pas l’homme qui aurait domestiqué les animaux, dit-il, ce sont les animaux qui se sont domestiqués eux-mêmes. Ils se sont rendu compte que les récoltes pouvaient leur assurer de quoi manger ! Aussi ont-ils fait leur possible pour cohabiter avec l’homme. " Certains d'entre eux ont été tués et dévorés, mais, pour chaque vache, chaque mouton, chaque cheval tué, un grand nombre d'autres puisaient force et vigueur dans les récoltes pillées dans nos champs et trouvaient une protection contre les prédateurs dans la proximité des habitations humaines. Comme les hirondelles, les souris et les rats qui profitent aujourd'hui de la nourriture et de l'abri qu'offrent indirectement nos habitudes de vie, ce sont les ancêtres de nos animaux domestiques qui ont pris l'initiative. Nous avons emboîté le pas. "
Konrad Lorenz a démontré qu’on pouvait imprégner des oies alors pourquoi pas les chevaux abandonnés par leur mère au poulinage ? L’éthologie apporte sans doute une autre réponse, faute de témoignage préhistorique.
L’archéologie du cheval permet de constituer une source documentaire pour écrire l’histoire du cheval et de ses rapports avec l’homme. Pour les archéozoologues français, pluridisciplinaires, " le cheval est l’animal qui a été le plus proche de l’homme, au quotidien comme dans les systèmes socio-religieux. Il l’a accompagné dans son histoire, à travers les guerres comme aux champs pour les labours, et sur la route, pour son transport ". L’archéologie nous apprend que l’âne était inconnu dans la moitié Nord de la France à l’âge du fer : il apparaîtra dans le sud trois siècles avant JC. Les recherches doivent prendre en compte un domaine plus large que l’hexagone, celui de l’Eurasie ; en effet, la présence de restes d’hybrides, mulets ou bardots, témoigne d’échanges à longue distance, commerciaux ou militaires.
Ces découvertes laissent supposer une répartition discontinue des populations d’animaux sauvages en Europe occidentale (1995, Uerpmann carte Weeler-géoatlas ) Cette dispersion accrédite la thèse selon laquelle il a pu y avoir plusieurs sites de domestication du cheval. Celle-ci aurait d’abord été localisée en Ukraine sur le site de Dereivka sur les bords du Dniepr, entre Kiev et la Mer Noire. Mais, les morphologies observées incitent à rechercher un centre de domestication plus oriental et indépendant de celui de l’Ukraine, les contrées de l’Oural, le cours moyen de la Volga ou la steppe Kazakhe.
Le cheval, d’abord attelé, permettait à l’homme de se transcender par la vitesse, la force et la distance parcourue. Le capital spatial des premiers cavaliers avait pu être multiplié par dix. Le cheval a alors occupé une place symbolique. Il était présent avec ses attributs, tête, sabots, mors, char, dans les tombes des chefs. Sa présence est un signe fort de hiérarchisation sociale. A contrario, son absence des charniers à Alésia atteste le rejet de l’hippophagie par les Gaulois assiégés. En renvoyant sa cavalerie, 5 000 chevaux au moins, Vercingétorix se serait privé d’une ration alimentaire décisive et la Gaule deviendra romaine. Cependant, l’analyse des vestiges osseux de cette époque atteste de situations très contrastées. Une zone de l’hippophagie du Cotentin jusqu’en Picardie a été repérée. On y a retrouvé plus de 5% d’ossements d’équidés dans les dépôts. Les rapports entre le cheval et l’homme étaient déjà ambigus, le dominant, prédateur, mangeait le dominé mais il lui arrivait aussi de devenir esclave de son objet.
En l’an 2000, il n’existerait plus qu’une espèce de chevaux sauvages à la frontière de la Mongolie et de la Chine : le cheval découvert en 1879 par le colonel explorateur russe Prjevalski Poliakof sur les plateaux arides près de l’Altaï