GEOGRAPHIE DE L’EQUITATION HORS-STADE
Mutations et coalescences de sociétés et territoires
Hervé MENAGER, Université Michel de Montaigne - Bordeaux III.
Mots clés : Mutation, coalescence, géopolitique, équitation, olympisme, endurance, capital, développement.
Chemins, chevaux et cavaliers font système pour toute activité équestre. La recherche, appliquée à l’Equitation hors stade, du facteur le plus limitant de ce système est un objet d’observation géographique pertinent du développement des sociétés et territoires au début du XXIème siècle. Les mutations passées, les coalescences en cours et les enjeux du futur de l’équitation hors-stade, Endurance et TREC, issues de la guerre puis du tourisme équestre, témoignent aussi des évolutions de la société française décentralisée, paritaire, mondialisée.
1ère partie
LES MUTATIONS du modèle français
Le cheval est témoin de sept millénaires de mutations des sociétés humaines, les changements radicaux dans les sociétés, se sont traduits par des relations nouvelles entre l’homme et les chevaux en Eurasie puis sur tous les continents.
1-1-Le cheval, " véhicule " des dominants
La civilisation qui avait le cheval comme moyen de traction dominant a disparu en France au cours de la deuxième moitié du XXème siècle. Un autre cheval, aussi rustique, a remplacé le bidet. Ainsi, le poney fait la joie d’une nouvelle génération cavalière, fémininisée. Ce phénomène diffusé partout en France est relié aux disciplines olympiques dont il conforte finalement le système.
L’Equitation hors-stade française est issue de cet épiphénomène et a connu des succès sportifs inespérés en 2000-2004. Elle est témoin de la coalescence des sociétés. La résilience de la civilisation hippique témoigne ainsi que le pire n’est pas certain grâce aux initiatives résilientes d’ individus-sujets pensants et agissants.
1-2-MUTATIONS de terrains, terroirs et territoires
Pour perdurer, l’équitation a dû évoluer. Après la guerre de 1870, la renaissance des Jeux Olympiques en 1896, puis la 1ère guerre mondiale 1914-1918, et l’avènement, en 1921, de la Fédération Equestre Internationale, FEI, la Fédération Française des Sports Equestres a entraîné la société militaire vers le spectacle sportif , mondain et populaire, uniquement en stade ou palais destiné aussi à recruter et former sa relève.
Le cheval n’est plus facteur d’Empires. Concurrencé par d’autres moyens de déplacement, l’animal a perdu ses terrains naturels. Ses berceaux d’élevage, les terroirs, sont maintenant perturbés par la vulgarisation des inséminations artificielles à distance. Les institutions en charge des segments de la filière, de l’élevage aux compétitions sportives, EPA les Haras et FFE s’adaptent par la perméabilité et la mobilité de leurs périmètres administrés et secrètent d’autres territoires encore immatures comme les interrégions.
Tandis que le " séparisianisme " n’a pas bonne presse le " fédéralisme " se délocalise au centre du Centre Val-de-Loire, dans le Loir-et-Cher, à Lamotte-Beuvron, mais l’Ecole Nationale d’Equitation campe toujours à Saumur et les Haras Nationaux à Pompadour. Les territoires administrés des mondes équestres s’empilent.
1-3-LE CHEVAL " VEHICULE " MENACE
Sur les routes et les chemins, le cheval est aujourd’hui un véhicule très menacé. Les voies qui lui sont ouvertes en toute liberté sont de plus en plus rares. L’aménagement pour les automobiles et autres engins à roues et les polices qu’il engendre tendent à rejeter le cheval vers des espaces dédiés. En même temps, le sécuritarisme encadre les sentiers encombrés et les cohabitations sont parfois difficiles sur les chemins vicinaux qui deviennent un enjeu d’aménagement intermodal du territoire.
A l’incertitude de nature propre au terrain de pratique sportive se surajoute une incertitude sur le territoire qui dépend, en France, d’une somme d’institutions aux intérêts contradictoires. A la campagne, à la montagne, au bord de la mer, la police de l’espace " naturel " impose ses balisages et ses arrêtés et fait régresser le capital spatial cavalier dans de nombreuses régions.
Conclusion 1ère partie : RETOURNEMENT DE DOMINATIONS
Un regain de la culture équestre dans la société et chez les décideurs pourrait retourner la tendance à la régression des territoires équestres. Toutes les activités équestres, à ce titre au moins, devraient œuvrer à la résilience de l’hippisme.
2ème partie
LES COALESCENCES DU MODELE FRANCAIS
La coalescence consiste, pour des organismes ayant grandi en parallèle, à exprimer une tendance à fusionner pour créer un nouvel organisme plus performant. Cette fusion témoigne de l’existence probable d’une société-mère commune.
2-1-La coalescence des liants
Les tenues plus sportives, les véhicules automobiles tous terrains, les petits chevaux d’endurance rustiques et les chemins dans la nature sont maintenant admis par le système fédéral qui utilise cette image pour améliorer celle des sports équestres longtemps conservateurs de l’image " classique " des trois disciplines olympiques qui se réfèrent toujours à des " canons " réglementaires établis par l’Olympisme en 1921.
2-2-La coalescence des liens
Le développement de l’équitation hors-stade lui a valu une récupération par le système fédéral et une normalisation des règlements. Les sports et le tourisme équestres se disputent les succès. La tendance normative est paradoxale et freine le développement anarchique alors que la Fédération Equestre Internationale reprend l’initiative et élargit la prégnance géographique, économique et sociale d’une classe dominante qui capte sa symbolique médiologique.
2-3-La coalescence des lieux
La France dispose de nombreux hippodromes, stades et centres équestres qui pourraient être reliés et créer du lien entre territoires alors que le modèle français, d’un point de vue hippique, se présente comme une archipel d’oasis équestres au milieu de déserts hostiles surpeuplés d’automobiles.
Les hippodromes, les centres équestres et les chemins sont des lieux complémentaires au développement du système d’équitation hors-stade pour satisfaire les exigences techniques des concurrents, des organisateurs et des spectateurs qui vivent dans la civilisation du confort. L’évolution des lieux de pratiques sportives équestres sont à mettre en cohérence avec d’autres émergences en sports de pleine nature. Les " voies vertes " peuvent être contre-productives pour les déplacements tout terrains et sont contestées.
L’Equitation hors-stade est une bonne occasion de saisir les décideurs de l’intérêt du maintien voire de la création d’un réseau de voies équestres cohérent. Cette pratique naturelle intègre une somme de nouvelles technologies satellitaires, du repérage jusqu’à la vente du produit auprès des internautes. Comme pour la civilisation automobile qui ne l’a pas fait disparaître, la civilisation équestre intègre aussi la civilisation cybernétique, pour perdurer.
Conclusion 2ème partie : La modernité du modèle français
Des coalescences multiples sont possibles. Celles qui ont eu lieu en France pour l’équitation hors-stade ont produit des performances sportives mais aussi environnementales, économiques et sociétales excellentes.
3ème PARTIE
LES ENJEUX DU DEVELOPPEMENT
On parle d’enjeu quand un résultat n’est pas certain alors qu’un processus de changement est en cours. L’Equitation hors-stade permet d’illustrer plusieurs processus d’évolution des sociétés en cours.
3-1-Le développement durable
L’assistance aux chevaux, automobile et mécanisée, pendant les compétitions d’Endurance équestre pose problème à l’esprit olympique. L’exemple de l’équitation hors-stade montre que les fonctions récréatives, soupapes utiles pour résister aux pressions de l’appareil productif, reproduisent aussi de la force de travail. La diffusion universelle de l’Endurance équestre comme de l’Equitation alternative, plus jeune, plus féminine, plus rustique et l’évolution de l’équitation hors stade plus généralement avec le TREC s’inscrivent bien dans la nouvelle politique de développement durable mondialisée. Cette politique systémique qui allie tradition et modernité et s’interroge sur l’avenir peut être qualifiée de " durable "..
3-2-L’inflexion des dominations
L’ Endurance durable témoigne aussi que rien n’est définitif dans le système des dominations : ainsi la région parisienne ne domine pas ce système, les femmes y sont excellentes et l’Orient peut rivaliser avec l’Occident. L’Endurance équestre interroge sur l’engagement de nations pétrolières et peut craindre d’être soumise aux aléas de la géoéconomie et de la géopolitique internationale. Mais, l’enféminisation, l’altérité, l’équanimité, la longévitalité, la transgénérationalité qui sont procurées par cette activité lui apportent un large spectre d’intérêts sociétaux.
3-3-La coalescence des societes ELOIGNEES
L’intérêt des Nations orientales et méridionales pour l’Endurance entraîne un plaidoyer pour son inscription sur la liste des disciplines olympiques. Cet olympisme contribue à l’acculturation des peuples cavaliers et témoigne aussi d’une volonté de reconquête arabe pacifique, alternative, dans les compétitions internationales et les Chinois qui organisent les Jeux Olympiques en 2008 sont aussi sensibles à cet enjeu.
Conclusion de la 3ème partie : Dialectique et utopie
Les inflexions et coalescences qui ont d’abord atteint les élites des nations riches se diffusent sur tous les continents, se démocratisent, se vulgarisent et se féminisent. Ellespeuvent inspirer des rêves pacifistes, actuellement utopiques. Elles peuvent participer au développement durable qui est l’enjeu final.
CONCLUSION GENERALE
Pour perdurer, une activité récréative comme l’Equitation hors-stade a besoin d’une coordination de la part des instances régulatrices de l’Aménagement du territoire, à différentes échelles, pour s’assurer du devenir d’un réseau de chemins cohérent. La France, plusieurs fois championne du monde en 2000-2004 dans les disciplines équestres hors-stade ne doit-elle pas garantir à ses générations futures des moyens réels de déplacement à cheval ? Elle a su produire un savoir-faire et des chevaux de qualité. Elle peut encore sauver son réseau de chemins équestres en évitant les discontinuités causées par le " millefeuille " administratif.
Les mutations du système équestre en France témoignent de sa vitalité mais interrogent sur sa durabilité. Ce modèle de coalescence des sociétés peut être, à son niveau, un test pour une alternative au choc des civilisations. L’utilisation conjointe de médias traditionnels, modernes et hypermodernes en compétitions internationales, le cheval, l’automobile et les NTIC par des sociétés éloignées, jadis hostiles, peut faire penser que la coalescence civilisationnelle a déjà eu lieu. Celles des sociétés devraient poursuivre leur processus. Elles devraient engendrer d’autres mutations médiologiques et d’autres retournements de dominations des territoires par les nouvelles sociétés dotées d’un nouveau capital spatial.