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Bibliographie :
Montaigne : le référent pour le capital spatial cavalier moderne La société automobile est devenue la société dominante et le sécuritarisme régnant en France essaie de limiter les dangers de cette domination qui se traduisait par des records d’accidents automobiles mortels. Le cavalier moyen français est transactionniste, il est plus souvent dominant au volant de son automobile que dominé le « cul sur la selle », par monts et par vaux. En 2004, Michel Eyquem pourrait encore écrire « mais c’est affaire ou aux chétifs comme moi, ou aux jeunes hommes montés sur des chevaux de service qui manient : les personnes de grade ne vont qu’en coche, et les plus licencieux, pour avoir plus de vue contremont, ont le dessus du coche entrouvert à claire-voie ». Cependant, les principes de la Renaissance sont connus de nombreux cavaliers itinérants : les citations de Montaigne illustrent de temps en temps les publications. Montaigne, était homme de cheval. Son capital spatial cavalier mérite attention, il pourrait être une référence datée : Guy Benigni[1] en mars 1994 parle déjà de « Montaigne le précurseur : Ce randonneur d’un autre temps » pour cause d’analogie avec sa vision du voyage : « Le voyage à cheval me semble un exercice profitable. . . et je ne sache point meilleure escolle à former la vie que de luy proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et luy faire gouster une si perpétuelle variété de formes de notre nature » (livre III, chap. IX) Un Montaigne «surbooké» du XXIème siècle pourrait encore écrire : « je sais ce que je fuis mais non pas ce que je cherche » pour satisfaire « cette humeur avide des choses nouvelles » « qui aide à nourrir le désir de voyager », le plaisir de « frotter et limer sa cervelle à celle d’autrui ». Montaigne pourrait encore pratiquer le tourisme équestre en France mais il ne pourrait plus emprunter les hipporoutes qui l’emmenèrent à Paris présenter ses Essais, elles sont devenues trop dangereuses pour cause d’automobiles. Les plus passantes et rapides d’entre elles, les autoroutes, sont interdites aux hippomobiles, la vitesse doit y être supérieure à 70km/h. Il ne lui faudrait pas une année pour parcourir les 1 500 kilomètres de son voyage dans ce qui n’était pas encore l’ « Europe des six », deux jours y pourraient suffire, mais que dire de la qualité de la rencontre avec l’altérité. Montaigne parcourait 30 à 40 kilomètres par jour, (distances minimales pour se qualifier en épreuve d’endurance équestre : en 2004, deux heures y suffisent ). En fait, il avait sublimé son capital spatial cavalier en capital culturel. Les dernières lignes de son journal de voyage racontent : « Mauriac, cinq lieues. Le jeudi, jour de Saint-André, dernier novembre, coucher à Montaigne, sept lieues : d’où j’étais parti le 22 de juin 1580, pour aller à la Fère. Par ainsi avait duré mon voyage 17 mois 8 jours. ». . De septembre 1580 à novembre 1581 Montaigne avait parcouru Allemagne, Suisse, Italie, pour soigner sa gravelle aux eaux de Lucques, oublier les « épines domestiques », « les devoirs de l’amitié maritale » ou cette « mélancolie » qui lui était « mort et chagrin ». Mais, surtout, pour découvrir autrui dans sa différence de lieu, de mode de vie et sa diversité : « ce qu’on mange » ne l’intéressa pas moins que « ce que l’on pense ». [2] Montaigne était d’actualité en 2002 : Joseph Macé-Scaron[3] en faisait « notre nouveau philosophe » pour lui, « Montaigne est notre contemporain absolu » dans une époque pleine de bruit et de fureur, qui connaît les guerres de religion, le retour de l'obscurantisme, les chasses aux sorcières, le réveil des vieilles féodalités. . . : Dans le chapitre IX des Essais III, justement appelé « de la vanité », le chevalier de l’ordre de Saint-Michel, a rappelé souvent son expérience de voyageur équestre pour délivrer ses principes humanistes : scepticisme, équanimité*, altérité. Modeste cavalier, il réfuta être philosophe : il s’ « aimerait mieux bon écuyer plutôt que bon logicien ». Econome, les voyages « ne le blessent que par la dépense, qui est grande et outre ses forces », mais dans sa sagesse, dilettante, il ne veut pas « que le plaisir du promener corrompe au plaisir du repos ». Egoïste, « Quand je voyage, je n’ai à penser qu’à moi. », Nihiliste, « L’autre cause qui me convie à ces promenades, c’est la disconvenance aux mœurs présentes de notre Etat ». Altruiste, il recherche et découvre l’altérité « le voyage me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure école, comme j’ai dit souvent, à former la vie que de lui proposer incessamment la diversité » mais cet altruisme a des limites « il vaut encore mieux être seul qu’en compagnie ennuyeuse et inepte ». Il semble hédoniste :« Me si fata meis paterentur ducere vitam Auspiciis, Quant à moi, si le destin me permettait de passer ma vie à ma guise[4] « je choisirais à la passer le cul sur la selle. » Il est poète: « j’aime l’allure poétique à sauts et à gambades ». Mais c’est un lucide : « je sais bien qu’à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager porte témoignage d’inquiétude et d’irrésolution » En fait, cette recherche de l’altérité « de tant d’autres vies, fantaisies et usances » par son desport équestre entraîne l’introspection : « cette opinion et usance commune de regarder ailleurs qu’à nous a bien pourvu à notre affaire. C’est un objet plein de mécontentement ; nous n’y voyons que misère et vanité… variété de formes de notre nature. » C’est un conservateur « le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie » pessimiste, « le monde est inepte à se guérir … le bien ne succède pas nécessairement au mal ; un autre mal lui peut succéder, et pire… » fataliste, « le plus viel et connu mal est toujours plus supportable que le mal récent et inexpérimenté ». Mais, cependant, il évoque son principe d’équanimité : « j’estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonais comme un Français, postposant cette liaison à l’universelle et commune », de tolérance : « les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en échauguette dans sa propre maison ». Au « choc des civilisations » il préfère la coalescence humaniste: « on dit bien vrai qu’un honnête homme c’est un homme mêlé… chaque usage a sa raison ». Ce tourisme culturel lui apporte d’autres avantages, physiques : « Le corps n’y est ni oisif ni travaillé et cette modérée agitation le met en haleine…. Je me tiens à cheval sans démonter, tout coliqueux que je suis, et sans m’y ennuyer, huit à dix heures. » malgré les inconvénients liés à la nature : « J’aime les pluies et les crottes comme les canes. . La mutation d’air et de climat ne me touche point : tout ciel m’est un. ». C’est un endurant : « Je suis malaisé à ébranler ; mais, étant avoyé, je vais tant qu’on veut ». C’est un adepte de la longévitalité : « Aucuns se plaignent de quoi je me suis agréé à continuer cet exercice, marié et viel. Ils ont tort. ». L’accident, parfois mortel, ne lui fait pas peur : « si toutefois j’avais à choisir, ce serait, ce crois-je, plutôt à cheval que dans un lit, hors de ma maison et éloigné des miens ». Mais c’est un dilettante : « Moi, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas mal… S’il fait laid à droite, je prends à gauche ; si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m’arrête »…et un distrait décomplexé « Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi, j’y retourne ; c’est toujours mon chemin. » Effectivement modernes, ses propos, culturels et sportifs à la fois, n’anticipaient pas cependant sur la révolution féministe du XXème siècle en Occident comme en Chine et au Japon qui allait s’exprimer aussi dans l’équitation française, c’est encore un machiste : « La plus utile science et occupation à une femme c’est la science du ménage » mais c’est par défaut, car : « Il est ridicule et injuste que l’oisiveté de nos femmes soit entretenue de notre sueur et travail. » Il tenait encore des propos quasiment prémonitoires au regard des évènements du 11 septembre 2001, mais c’était en pensant à la grandeur et décadence des Romains après le sac de Rome en mai 1527 par les troupes de Charles Quint : « nous n’avons pas seulement à tirer consolation de cette société universelle de mal et de menace, mais encore qu’espérance pour la durée de notre Etat, d’autant que que rien ne tombe là où tout tombe. » Montaigne, citoyen romain d’honneur, terminait son chapitre de la vanité par ces mots adressés au dominant : « toi qui embrasses l’univers ; tu es, après tout,… le badin de la farce. ». Cette phrase pourrait encore être méditée par quelque Grand. Pour le journaliste, écrivain, historien, bordelais, Jean Lacouture[5], « Montaigne était un intrépide acteur de l’Histoire, un citoyen du monde souvent mêlé en première file aux débats d’un siècle baigné de sang, constamment « pelaudé » entre camps adverses, pionnier d’un combat pour la tolérance qui trouvera son achèvement dans l’accession au trône de son ami le roi Henri. » Le capital spatial du cavalier Montaigne a pu se mesurer en lieues mais ce pouvoir de déplacement lui a permis d’accumuler un capital relationnel et un capital culturel dont il nous fait encore profiter tout comme il avait d’ailleurs fait profiter ses prolétaires d’une part justifiée de son capital économique. Jean Darnal dans la « chronique bourdeloise » signale que, se sentant mourir, le châtelain de Montaigne « fit appeler tous les valets et autres légataires et leur paya les légats mentionnés dans son testament, prévoyant les difficultés que feraient les héritiers ». [6]
[1] L’Estafette n°41, 42, 43, mars, juin, septembre 1994. .[2] MONTAIGNE Michel de, Journal de Voyage, Edition de Fausta Garavini, Saint-Amand, Folio, 1993, 500p. [3] MACE-SCARON, J., Montaigne, notre nouveau philosophe, Plon, 204 p. [4] VIRGILE, Enéïde, chant IV. [5] LACOUTURE, Jean, Montaigne à cheval, Saint-Amand, Seuil, 1996, 329p. [6] MONTAIGNE,cité par Jean LACOUTURE, op. cit., p.315.
Le voyage de Montaigne en Italie en 1580
... "Ces cinq cent jours à travers tant de pays, de sociétés, de confessions, de paysages et de climat, du lac de Constance aux plages adriatiques, des défilés du Tyrol au mont Cenis, des temples de Bâle aux ex-voto de Lorette, des courtisanes vénitiennes aux jolies filles de Toscane, de la mule du pape aux curistes de La Villa ... c'est un homme nouveau qui en novembre 1581 retrouve Montaigne (aujourd'hui Saint-Michel de Montaigne - Dordogne), avant de s'installer à la mairie de Bordeaux, La déambulation cavalière à travers la Rhénanie, la Suisse, la Bavière, le Tyrol et les Italies aura contribué à accoucher le Montaigne qui va agir sur l'histoire de son temps." (1996, LACOUTURE) Bibliographie MONTAIGNE, Michel de, Essais, Pinganaud, Paris, Arléa, 1992 MONTAIGNE, Michel de, Journal de voyage en Italie, Garavini, Gallimard, Paris, 1983
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